Communiqué de police N° 1

 

 

 

Je désirais rester en Suisse pour les fêtes de fin d'année, et rendre visite à mes parents et à des amis sûrs. Mais des avis de recherche à la télévision, à la radio et dans les journaux m'en dissuadèrent. Des affiches furent même distribués aux grands magasins, dans les postes et dans les banques. Les policiers avaient ma photo sur eux. Plusieurs rêvaient de m'abattre.

Cette campagne de presse fut déchaînée le jeudi 14 décembre 1978, dans la plupart des journaux romands, au téléjournal. J'ai même eu « l'honneur » de figurer dans l'émission XY, qui présente des actes criminels non résolus et très graves en Suisse allemande, en Autriche et en Allemagne. Mon entrée en scène médiatique fut plutôt fracassante.

Un ami m'a raconté que, ce jour-là, il fut arrêté dans un barrage de police impressionnant. Des policiers à l'air sévère et aux aguets, lui exhibèrent deux photos.

- Est-ce que dernièrement vous avez aperçu ces terroristes ? Ils sont extrêmement dangereux et se promènent dans la région.

L'autre policier, d'un air très convaincu, ajoute encore.

- Ils ont fait de nombreux coups en Romandie, et ont tué un homme à Fribourg.

Un des policiers tend alors les photos. Mon ami saisit les portraits et, le souffle coupé, me voit sur l'une d'elle. Bien entendu, il prétendit ne reconnaître personne mais, très troublé il se précipita sur le téléphone pour appeler sa femme et lui demander si elle était au courant de cette incroyable nouvelle.

Dans ma famille, ma mère dut cacher le journal du jour, car mon père, dangereusement malade des nerfs, n'aurait certainement pas supporté une si abrupte nouvelle. On pouvait lire dans la FAN[1], en pages une et trois :

 

« Ce sont peut-être ces deux hommes... On sait que durant le mois d'août, trois vols importants ont été commis dans le bas du canton. Leurs auteurs, rappelle un communiqué du juge d'instruction II de Neuchâtel, ont ainsi pu s'approprier à Cornaux 50 kg d'explosif, au Landeron et cette fois au préjudice de la commune et du poste de gendarmerie, des timbres humides, des documents officiels, des armes, des munitions et des uniformes et, à Cornaux encore, un certain nombre d'appareils émetteurs-récepteurs au préjudice des CFF.

L'enquête menée permet de soupçonner très fortement les nommés « Jeff » et Daniel Bloch. Par ailleurs, de sérieux indices autorisent à penser que ces mêmes individus ne sont pas étrangers à l'acte de brigandage commis le 2 octobre à Villars-sur-Glâne au préjudice de la succursale d'une banque située dans le grand magasin Jumbo et au cours duquel un convoyeur de fonds a été mortellement blessé. Les deux hommes sont également soupçonnés d'être les auteurs des actes de brigandage qui ont eu lieu récemment dans le canton de Neuchâtel.

Jeff (nom fictif) et Daniel Bloch sont activement recherchés par la police ... »

 

Cet article, je l'ai lu dans le train entre Bienne et Genève. Le jour précédent, un ami m'avait averti qu'il fallait quitter immédiatement la Suisse.

- Après demain, une campagne de presse avertira toute la population que tu es recherché. Tu connais la mentalité suisse, la délation fonctionne bien. Alors, ça va être la chasse a l'homme. Il vaut mieux que tu fiches le camp, et le plus vite possible.

J'étais absolument d'accord avec lui. Je n'avais pas prévu cette désagréable perspective. Cette fois je tombais dans la clandestinité totale. J'entrais dans le monde de la guerre secrète.

 

Jeudi à six heures du matin, je quittais Bienne et prenais le premier direct pour Genève. Mon ami avait raison sur la campagne de presse, mais légèrement tort sur la date. Je tombais en plein dans le piège. Dans le train, plusieurs personnes lisaient le journal. Mon voisin fixait ma photo et celle de Jean-Franc. Assis à côté de lui, je me sentais plutôt mal à l'aise. La situation devenait extrêmement périlleuse. Je regardais dehors, le visage peu visible pour les voyageurs. La fenêtre reflétait l'image du journal. Je trouvais l'homme au journal un peu voyeur. Il insistait sur nos photos. Finalement, il continua sa lecture. Le reste du voyage, je fis semblant de dormir, la main sur les yeux.

 

Ce jour là, je n'ai pas fait le malin.

 

De Genève, je partis directement pour Paris.

 

 

PrécédentSuivantTable des matières

 


[1] Feuille d'Avis de Neuchâtel.