Hold-up II

 

Attaque du train postal, Val de Travers, 27 novembre 1978

 

Bien sûr, j'avais lu l'attaque du train postal Glasgow-Londres par Biggs, accompagné d'une dizaine d'hommes de main. Biggs, en ce moment, coule des jours heureux au Brésil. La morale n'est pas sauve ! Les Anglais voulurent le faire extrader, mais sans succès.

En Suisse, dans l'année 1978, deux trains postaux furent attaqués. L'un dans le canton de Vaud, l'autre au Tessin. En fait, de simples vols qui se montaient à plusieurs centaines de milliers de francs.

La presse nous a donc mis la puce à l'oreille et a joué un rôle indéniable dans le choix de cet objectif assez particulier qui nous remet à l'époque des westerns.

Les gorges de l'Areuse, encaissées et vertigineuses par endroit, se montraient dignes d'un film. Simplement, à la place des chevaux, nous avions une voiture. Une petite route descendait à une centaine de mètres des voies de chemin de fer. En contrebas, l'Areuse grondait à travers la forêt. Le lieu était complètement désert. Aucun promeneur ne s'aventurait en pareil endroit. L'intervention de la police dans une telle zone s'avère problématique.

- L'endroit est parfait avait admis Ricci. Mais est-ce qu'il y a du fric dans ce train ?

- Entre 300 et 500'000 francs, d'après un de mes informateurs. Pour le risque couru, c'est vraiment le meilleur rapport qualité-prix que nous puissions trouver ! Et en plus, nous serons les premiers à véritablement attaquer un train en Suisse.

C'est d'ailleurs ce qui me plaisait le plus dans cette opération. Sur le plan helvétique, nous innovions complètement. Bien sûr, ça restait rétro. Mais le hold-up, c'est comme la mode. Cela change toujours, pour revenir immanquablement aux mêmes thèmes. Pour les robes, cela passe du ras des fesses aux ras des talons. Tout évolue entre ces deux limites. Le champ d'action des agressions est un plus large, mais pas beaucoup.

Nous descendons en voiture sur la petite route qui s'arrête en cul-de-sac à une centaine de mètres de la voie. Le Grand, ancien objecteur, reste dans la voiture pour surveiller l'endroit. C'est son premier hold-up. Il vient juste pour se faire les nerfs et apprendre à résister à la pression psychologique subie lors de chaque attaque. Son rôle n'a quasiment aucune importance, mais il se fortifie le mental.

Spécialiste des guerres de chasse à l'armée, je précède Ricci jusqu'à la voie et ensuite nous suivons les rails à pied. C'est une dernière vérification du trajet et du lieu de l'attaque. Bien visualiser le tunnel où je tirerai le frein d'alarme. Trois kilomètres de marche pour atteindre la gare de Noiraigue. Bien sûr, on ne va pas à la salle d'attente, même si elle est bien chauffée. Non, on se les gèle dans le champ, en face. La sécurité d'abord. Je suis habillé tout en noir, des habits de motard. Un passe-montagne cache mon visage. Un train de marchandises passe en grondant et fait trembler le sol jusqu'à nous.

C'est mon deuxième hold-up. Je ne suis pas encore au point. Je ressens encore cette drôle d'ambiance à l'intérieur de moi. « Mais qu'est-ce que je fous ici ? » demande en silence ma raison. Ce n'est pas évident à faire un hold. L'acte en soi s'avère relativement facile. Beaucoup plus difficile est de conserver sa cohérence mentale. Se dresser quasiment seul contre sa propre société entraîne à la folie si d'autres ne nous soutiennent pas dans notre combat. Les étrangers qui viennent braquer en Suisse, ou commettre des séries de cambriolages ne connaissent certainement pas ce genre de problèmes. Ils viennent attaquer une autre société, un autre groupe social. Chez eux, ils deviennent des héros. L'argent détroussé à l'étranger est toujours le bienvenu. C'est normal.

Pas le temps d'approfondir tout ça, le train arrive en gare, c'est le moment d'y aller ! Le fourgon postal se trouve à l'arrière. Pas de problème pour y monter. Personne ne nous aperçoit.

Le train part. Il me semble rouler vite. A chaque secousse, je sens le fond de mon estomac. Ça se contracte dur dans mes entrailles. Dominer ce monstre d'acier qui fonce dans la nuit à plus de cent à l'heure me semble encore impossible. Je m'accroche à mon pistolet.

Avec Ricci nous échangeons quelques regards furtifs.

Voilà le premier tunnel ! Pincement de cœur, c'est le moment décisif, celui où l'on abandonne ou celui où l'on attaque. Le deuxième tunnel est en vue. J'ai tellement répété le scénario que je tire instinctivement le frein d'urgence. Cacophonie infernale. Je perds pied et m'écrase contre la paroi du wagon. La ferraille torturée raisonne épouvantablement dans le tunnel. Impressionnant. Vraiment au point, le freinage. En tant normal, je devrais débourser cinquante francs d'amende pour ce petit plaisir solitaire. Puis tout se calme. Le train est arrêté. Quelques jets de vapeur fusent encore sous le wagon postal.

Je saute sur le ballast. Ricci fonce. Il ouvre la porte coulissante du wagon postal et surprend les deux postiers. Ils ont ouvert la porte d'en face, regardent dehors pour comprendre ce qui se passe. Lorsqu'ils nous aperçoivent, grimpant dans leur territoire, ils sont d'abord stupéfaits. Au lieu de s'échapper, l'un d'entre eux, le plus jeune, fonce dans le compartiment où l'argent se trouve. Ricci fait coucher le vieux postier et referme la porte coulissante.

- A plat ventre, gueule-t-il

Le pauvre se met sur le dos. Il tremble de peur et nous regarde avec des yeux exorbités.

Je fouille partout dans le compartiment du jeune postier. Je trouve des sacs de couleurs. Mais ils sont trop petits pour un demi-million. Quelque chose cloche.

- Où est l'argent ?

-Y en a pas ! Y en a pas !

Le jeune postier semble sincère. J'insiste encore une fois. Toujours la même réponse.

- Non, y a rien.

Dehors, des cris. Les contrôleurs arrivent. Ils apostrophent les postiers.

- Eh la dedans, qu'est-ce qui se passe ?

Pas de réponse.

Ils frappent contre la porte avec leurs clés. J'ai l'impression d' 'être à l'intérieur d'un tambour. J'ai les sacs en main, c'est le moment de se tirer. Ricci ouvre la porte sud et saute du train. Je le suis. Deux cents mètres de course. Les contrôleurs nous courent après. L'un d'entre eux nous jette même des pierres. Il se croit aux temps bibliques et veut nous lapider ! Modestement, nous, on en était seulement au western !

Ça tourne au bouillon.

On se cache dans un fourré cinquante mètres plus loin. Notre voiture se trouve de l'autre côté de la voie, mais on n'ose pas passer dans les phares du train. Si les autres possèdent des armes, ils nous tirent comme des lapins. Ouf, c'est fini, le train repart lentement... et s'arrête à notre hauteur. Impressionnant, on se fait pirater par un train ! Voilà que les contrôleurs, forts de leur autorité, décident de venir nous chercher par l'oreille.

- Charognes de gamins ! On va vous apprendre à tirer le frein d'alarme !

Et ils tentent de nous débusquer à coup de pierres. Alors là je m'énerve. C'est tout de même nous, les agresseurs, faudrait pas confondre. Je bondis de mon fourré, et gueule :

- Faudrait arrêter de faire les cons. C'est un hold-up, on est armé. Alors, hop dans le train, foutez-moi le camp !

Mon arme leur fait oublier leur bel uniforme noir. Devant un pétard, ils se sentent à poil, et je les comprends. Docilement cette fois, ils remontent dans le train.

Moi, je traverse les rails et je cours à la voiture. Ricci me suit à quelques mètres. J'entends une détonation. Une balle siffle à mes côtés et se plante dans le ballast à deux mètres à ma droite. Pas le temps d'étudier le problème. Je continue de courir.

La voiture est juste devant. Le Grand met en marche, et nous disparaissons dans la nuit. Une congère nous attend en haut du chemin. Heureusement, Le Grand sait manier le volant, et par un contre-braquage astucieux, nous tire d'affaire.

- Ricci, c'était quoi, ce coup de feu ?

- Ben, mon arme est partie toute seule.

- Je t'avais pourtant dit de ne pas tirer le chien en arrière. Alors ?

- J'ai mis la sécurité, et...

- Bon, c'est la dernière fois que tu fais ce genre de connerie. T'as failli me descendre ! et ce genre de truc ça me rend plutôt méchant.

- Ok, Champ, t'énerve pas.

Je regarde dans les sacs.

- Merde, il n'y a pas de fric.

On ne trouve que des montres en or, quelques autres bijoux. Le jeune postier nous a bien joués. Il a couru planquer le fric dans les sacs de courrier. Je me suis bien un peu méfié de sa docilité mais, comme je débute dans le crime, j'ai encore cru à sa sincérité. Un hold-upeur chevronné lui aurait fait pisser le sang, jusqu'à ce qu'il donne le fric. Pour trois mille francs par mois, il a risqué sa vie. Tant mieux pour les postes ! Zut pour nous.

- On va pas se laisser avoir comme ça. Demain on attaque un nouvel objectif.

- Ben, t'as la rage, me dit Ricci.

Le Grand ne peut pas participer à l'observation-attaque du lendemain. Il a une réunion de motards à présider. C'est plus important qu'un hold-up ! Sa participation aux opérations clandestines reste marginale. Il fait surtout du soutien pour nous.

Le terme d'observation-attaque recouvre une activité de combat particulière. Il s'agit d'aller observer un objectif et si, par hasard, il apparaît avec évidence que l'attaque est possible immédiatement, alors l'opération a lieu. Psychiquement, cela permet une grande décontraction et supprime la nervosité et l'angoisse, sentiments dangereux pour le bon déroulement des agressions.

 

L'opération d'hier fut un échec. Il faut remettre cela le plus vite possible, les fonds commençant à manquer. La clandestinité coûte très cher.

 

 

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