Introduction

 

 

« Moralement, l'ordre du monde, les pratiques d'Etat qui le légitiment sont radicalement inacceptables. Mais ils sont aussi insupportables théoriquement : c'est folie que d'accepter cet ordre du monde… Il n'engendre que désespoir, violence et mort.

La première tâche de l'homme de l'Occident, héritier des principes de solidarité internationale, d'entraide entre les peuples, est de garder le sens de l'horreur. »

Jean ZIEGLER

 

J'ai été mêlé aux activités d'une mouvance anarchiste de Suisse romande. La presse désigna ce groupe d'insaisissables par l'étiquette commerciale de « Bande à Fasel », ou du « Trio de la peur ». Cet emballage fut réussi et cela fit vendre bien des journaux. Je me sacrifie à cet usage.

En fait, ce trio comportait au moins une dizaine de personnes actives, et des sympathisants. Les actes délictueux, commis surtout pendant les années 1978 et 1979, furent des attaques dirigées principalement contre des objectifs étatiques ou para-étatiques. Le butin total s'éleva à plus de deux millions de francs, dont un million et demi en argent liquide, provenant de postes ou de banques. Divers cambriolages permirent à ce groupe d'action de s'équiper en explosifs, en armes, en outils, en véhicules, en papiers d'identité et de tout le nécessaire à la vie secrète. Un réseau d'appartements et de garages clandestins fut mis sur pied en Romandie même, disséminés dans plusieurs villes, dont Genève, Fribourg, Lausanne, Bienne.

En Suisse, cela surprend !

Les motivations de ce groupe furent, à l'origine, peu claires, et ne se référaient ni au communisme, ni au capitalisme, ni même à l'anarchisme. Ce fut plutôt une réaction spontanée de jeunes gens à la répression sociale qu'ils subirent chacun pour des motifs divers.

Jacques Fasel et moi-même fument emprisonnés plusieurs mois à Bellechasse pour objection de conscience.

Jeff (nom fictif) le fut pour tentative de hold-up.

Les autres activistes, qui resteront dans l'ombre, eurent aussi des ennuis avec l'armée, la drogue ou d'autres peccadilles moins graves.

Les sympathisants, en revanche, ne connurent aucun problème de ce genre, mais étaient écœurés de l'organisation sociale dans laquelle ils vivaient et des inégalités flagrantes dont ils souffraient.

De mon côté, j'allais encore plus loin. Idéaliste totalement, j'exigeais un monde harmonieux. La télévision, les journaux, mes études me montraient que la planète sur laquelle je vivais était en réalité un immense camp d'extermination. Douze mille personnes y meurent chaque jour de faim... Des guerres meurtrières partout... Mais vous connaissez tout cela par cœur. J'abrège.

J'ai été jeté dans l'opposition par les circonstances et aussi par une certaine exigence de pureté et d'absolu. Cependant, j'ai nourri ma révolte moins dans l'approche des classes pauvres que dans mon aversion des classes riches.

En Suisse, c'est normal. Mon pays attire plutôt la pourriture dorée des dictateurs sanguinaires et d'une grande partie du fric sale de la planète. Pas de pauvres, ni d'affamés. Les riches y vivent heureux et paisibles. Justice. Ordre. Droit. Le Travail rend Libre. C'était ma vision des années 1975-1980. Je ne dirai pas si elle a changé aujourd'hui. Je garde encore quelques petits secrets...

A cette époque, l'exercice de ma seule intelligence allait me mener dans un impasse dangereuse. Je lisais beaucoup de récits légendaires sur les révolutionnaires. Malgré leur culture et leurs hautes études, ils participaient à des attentats à la bombe ou au revolver. Ce fait m'impressionnait beaucoup. Je ne sais comment, la Russie et l'inéluctable fatalité de la Révolution dans ce pays en étaient venues a exciter mon imagination depuis bien longtemps au point que mon sort personnel me paraissait mystérieusement lié à cette éruption de volcan, ce lever de soleil. Pour moi, c'était l'heure des brasiers, et je ne devais regarder que vers la lumière.

Autant dire qu'avec ces idées, les exemples de Che Guevara, des Toupamaros, des Brigades Rouges et de la « Bande à Baader » furent des sujets de réflexion et de longues discussions, soit autour d'un feu en forêt « des torrées » comme on dit chez nous, soit dans des appartements clandestins.

Il se pourrait d'ailleurs que l'incendie de rébellion reprenne en Suisse, mais cette fois plutôt sur le mode de l'Action Directe française. En effet, les autorités pénitentiaires, de l'armée et de la police continuent dans la même ornière répressive, sans chercher plus loin. Les émeutes dans le pénitencier de Bochuz, et le soutien moral des détenus des autres prisons suisses en début 1987 en témoignent. En outre, des préfectures commencent à exploser, des policiers se font poursuivre par des gangsters qui leur tirent dessus.

 

Le monde à l'envers !

 

 

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