Objection de conscience

 

« Les objecteurs sont de mauvais suisses. Dehors ! »

Un haut gradé

 

 

1976 - le début de ma haine sociale

 

Ma haine de la société suisse, plus exactement de son organisation sociale, commence véritablement en 1976. Avant cette date, je parlerais plutôt de malaise psychologique.

Tombée de la nuit, le 15 décembre, brouillard et froid hivernal. Dans une grande tristesse, Elio me conduit du Landeron, village de ma jeunesse, à Neuchâtel, petite ville où je suis né et où j'ai poursuivi mes études secondaires, commerciales et universitaires. A ma demande, il m'accompagne à la prison de Neuchâtel. Cette bâtisse, annexe du château construite sur un piton rocheux, domine hautainement le lac, mais demeure cependant peu voyante. En Suisse, la discrétion opacifie tout, même la répression. Avant mes ennuis avec la justice militaire, je n'avais jamais remarqué les lignes austères et les minuscules fenêtres traversées de gros barreaux de ce dépotoir social.

Sur le trottoir de la rue de la Balance, en contre-bas, Elio, m'avait longuement serré la main.

- C'est dur, terriblement dur d'amener un ami en prison.

A ce moment-là, je ne savais pas encore que j'exécutais une sorte de hara-kiri social, et que mon ami d'enfance, comme le compagnon du samouraï qui se suicide, me donnait symboliquement le coup de grâce.

- Ce n'est pas long, cinq mois, répondis-je rassurant.

J'avais terriblement tort. Cinq mois de prison, lorsqu'on les prend mal, surtout quand on se sent innocent, c'est une quantité de haine infinie et imprévue qui s'accumule dans son cœur. Ces cent cinquante journées de prison allait définitivement désorienter mon existence.

Je murmure une dernière phrase d'adieu banale et je quitte Elio. Mon sac de voyage, qui m'avait accompagné à Tokyo, à Moscou et à travers une grande partie de l'Europe, me semble subitement très lourd. Il ne contient pourtant pas grand chose. Je n'ai pris que l'essentiel, quelques habits, une trousse de toilette, quelques livres de sociologie, des feuilles et des stylos. Un peu troublé, j'entre dans le long couloir souterrain qui mène à l'ascenseur de la prison. Inexorablement il me soulève à l'une des portes de l'univers carcéral.

Il est 17h58. Devant l'entrée de la geôle, j'hésite un instant. J'y vais, ou pas ? Se présenter volontairement en prison, ce n'est pas évident, sauf peut-être pour un masochiste. Finalement je sonne. Après plusieurs minutes d'attente, une voix ronchonneuse m'interpelle subitement dans l'interphone.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Euh... Daniel Bloch. Je dois faire quelques mois de prison, et...

- Ah ouais, je suis au courant. Vous êtes pas en avance, dîtes donc, il est 18h02 !

L'interphone grésille, puis plus rien. Comme commentaire, un claquement sec de la serrure. Ouf ! je suis tout de même accepté. La porte s'ouvre électriquement.

J'entre.

Pour la première fois, j'ai le privilège d'observer l'intérieur d'une prison. Déception. La réception ressemble à celles des hôtels, les barreaux en plus, bien entendu.

Cheveux en brosse, un petit homme derrière le comptoir me toise rapidement. Je lui rends son regard, insistant. Je me sens fort. Je crois encore que j'ai raison. J'aimerais faire honte à cet autre homme, qui m'enferme ainsi, pour rien, et a qui je n'ai fait aucun tort personnel. Mais cela ne trouble pas le petit homme. Il a l'habitude. Le regard des vivants l'indiffère. Pour lui, la paperasserie prime tout. Il se gave de papier et d'encre. Un geôlier est d'abord un fonctionnaire, et sa fonction est de claquemurer des vivants dans des cubes de béton, de les nourrir â heure fixe, de les ranger avec ordre dans un endroit numéroté avec précision. La cellule. D'autres fonctionnaires y viennent sporadiquement visiter, questionner, transférer ces vivants déchus.

- Vous savez écrire ?

Sa question me surprend. A moi, universitaire, on me demande une chose pareille ! J'en suis éberlué.

- Mais bien sûr, quelle drôle de question !

- Vous savez, c'est pas les plus malins qui viennent en prison. Remplissez ce formulaire d'entrée.

Je dois le remplir scrupuleusement, indiquer le nom de mon père, celui de ma mère, mon âge, les écoles que j'ai fréquentées, les maladies d'enfance, et j'en oublie.

- Bon, ça va bien. Maintenant il faut aller vous doucher.

- Mais je me suis déjà douché ce matin ! je n'en ai pas besoin.

- Pas d'histoire, c'est le règlement. Laissez vos affaires dans le couloir, et allez sous la douche !

Mécontent, j'abandonne mon sac, et me déshabille dans la douche-vestiaire. L'eau chaude estompe rapidement ce début d'altercation. Après quelques minutes, une sensation bizarre m'indispose légèrement. Je sens une présence derrière moi. J'écarte doucement le rideau. J'aperçois le gardien de dos. Il farfouille consciencieusement dans mes habits, des slips aux chaussures. Je comprends. En fait, la douche cachait subtilement la fouille. Sous d'autres régimes, elle conduisait en douce à la chambre à gaz. Ici, à Neuchâtel, on en n'est pas encore là, mais c'est finalement la même technique, le même processus. Les systèmes répressifs utilisent toujours le mensonge pour transformer les hommes en moutons dociles. Je vais peut-être loin. Mais le virus du fascisme doit être détecté le plus tôt possible. Comme le sida. Il se développe actuellement non pas dans les laboratoires des biologistes, mais dans les maisons closes que sont les bureaux de police, les hôtels de ville, les prisons centrales et les pénitenciers.

Je peux penser aussi radicalement parce que je suis emprisonné pour objection de conscience. Pour moi, toute société qui punit de prison ceux qui refusent l'apprentissage systématique du meurtre sont des sociétés fascistes. Cette histoire d'objection de conscience est loin d'être finie en Suisse, elle reste un abcès purulent dans un pays qui se dit propre, qui s'anesthésie de belles déclarations humanitaires. Encore en 1987, des jeunes hommes sont enfermés de nombreux mois, sont forcés de recourir à des grèves de la faim, pour essayer de dénoncer le mensonge helvétique en matière de paix mondiale.

Je sors de la douche. Instinctivement je flaire mes vêtements. Ce geste automatique me surprend. Encagé deviendrais-je fauve ? Je suis satisfait. Le gardien n'a pas laissé son odeur. Je peux me rhabiller en paix. Les cheveux encore mouillés - si ma mère me voyait elle me ferait une remarque - je désire sortir de ce petit local de douche qui m'apparaît subitement exigu. Mais la porte est fermée. Je veux l'ouvrir. Surprise. Impossible de trouver la moindre poignée à cette porte métallique. Même pas de trou de serrure. Angoissant. Une planche de cercueil ne serait pas plus lisse !

J'attends.

Une dizaine de minutes plus tard, j'entends des pas, et des portes qui claquent.

Le gardien m'ouvre.

- Vous avez fini ?

- Oui.

Bon. J'ai mis votre sac au dépôt. Voilà deux draps, un oreiller, un linge. Donnez moi vos bijoux, votre montre, votre ceinture et vos lacets de chaussures.

- Quoi ! Comment ?

- C'est le règlement !

Je commence à en avoir vraiment marre de toutes ces simagrées. Je l'ignore encore, mais ce n'est qu'un début, un tout petit début. En prison, progressivement et systématiquement, on finit par perdre toute son individualité, voire sa dignité. A ce premier stade de ma déchéance sociale, il ne me reste déjà plus que mes pantalons sans ceinture, ma chemise, mes sous-vêtements et mes chaussures sans lacets. Tout le reste a déjà disparu dans le labyrinthe carcéral. Quelques jours plus tard, au pénitencier, je perdrai jusqu'à mes slips !

J'attends trois jours à Neuchâtel. Trois jours seul, sans promenade, enfermé vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans une cellule d'une dizaine de mètres carrés. Je ne reçois ni mes livres, ni de quoi écrire. J'ai pourtant une belle vue sur le lac, mais je suis triste. Je commence à déprimer, puis a enrager, finalement à haïr. Pour oublier, je désire étudier. A chaque repas j'insiste :

- Gardien, vous pouvez me donner mes livres, du papier et...

Pas le temps, vous partez bientôt, me répondent invariablement les matons.

- Mais quand ?

- On ne sait pas. On attend des ordres. Au pénitencier de Bellechasse, c'est plein. Il faut qu'une place se libère, vous comprenez. Quelle idée vous avez eue de venir pendant les fêtes en prison, ce n'est pas normal ! Pourquoi vous n'êtes pas resté à la maison pour Noël ?

Cette dernière question posée par un gardien au crâne rasé cogne dans ma tête. Elle me ramène à ma difficulté de vivre dans ma propre société, et même dans ma propre famille. Bien sûr, j'aï mes explications, mes raisons, pour justifier mon entrée volontaire en prison pendant les fêtes, au lieu de les passer en famille.

Comme je n'ai reçu que cinq mois de prison par les tribunaux militaires, je voulais expérimenter la vie carcérale dans ses moments les plus terribles, la période des fêtes. C'est ce que je me suis dit en téléphonant à la prison de Neuchâtel pour savoir si je pouvais m'y présenter pour purger ma peine militaire.

Mais à la réflexion, cela cachait autre chose. Je ne pouvais plus supporter des réjouissances qui n'avaient plus aucun sens pour moi. Noël, fête de tous les chrétiens ne me concernait plus, ou tout autant que le ramadan des musulmans. Le nouvel an, fête des occidentaux, date complètement arbitraire, m'indifférait, voire me blessait par la joie des autres gens pour des événements que je ne comprenais plus.

Ne pouvant plus aimer les coutumes, les habitudes, les rites de mes amis, parents, voisins, en un mot de mes semblables, j'essayais de les étudier. La compréhension me semble un autre aspect de l'amour, et mon intérêt sociologique pour les autres devait me sauver d'un irrémédiable cynisme, ou pire, de la violence régénératrice.

Mon malaise intérieur, pas encore défini ni même formulé consciemment, surgissant en pleine lumière par ce refus de l'armée, exige une sanction sociale. Mon rejet d'une certaine forme d'organisation sociale entraîna l'emprisonnement, l'isolement complet, le silence.

Brusquement. Je ne vois plus personne, et personne ne me voit plus. Emmuré vivant dans un cube de béton. A l'heure des repas, j'aperçois à peine les doigts d'un homme. Ces doigts anonymes, qui appartiennent à une blouse bleue, poussent une gamelle en fer blanc au travers d'un guichet. Vingt centimètres sur trente, c'est désormais ma seule ouverture vers les autres.

Le matin, à 06h30, les bruits de clés, les chocs sourds des portes, les claquements des judas angoissent mon réveil. Emergence douloureuse dans un univers inhumain. Oreilles bourdonnantes. Bouche pâteuse. Voix de matons.

- Combien de pain ? Je vous avertis, c'est pour toute la journée !

Mesquine vengeance. Les gardiens doivent se lever tôt. Plus tôt que les prévenus. Insupportable ! Ils voient donc d'un mauvais oeil les dormeurs. Des hors-la-loi en plus ! En Suisse, on se lève tôt même si on se réveille tard. Alors debout tout le monde. Ceux qui ne se lèvent pas n'ont pas à manger. C'est justice. Même si en prison préventive, on se lève pour rien. Ou pour attendre. Pour haïr ou gémir, pour gueuler ou pleurer.

La haine de la société commence par ces détails sordides et quotidiens de l'univers carcéral. L'enfermement. L'enfermement des jours durant, des mois, des années, d'un homme dans un cube de béton. Sa haine s'amplifie lorsqu'on le nourrit à travers un judas. La haine s'installe définitivement quand on le punit sans qu'il ait commis le moindre crime.

C'est mon cas.

En décembre 1976, je suis en prison simplement parce que la Suisse est le seul pays d'Europe occidentale qui s'obstine a n'avoir aucun statut pour ses objecteurs de conscience. Mon crime se résume à un acte simple. Je refuse de continuer la mascarade militaire helvétique. Pourtant j'y ai participé, et en plein. J'ai fait mon école de recrue dans les grenadiers, à Losone, réputé comme la plus dure en Suisse. J'étais dans les meilleurs, raflant presque tous les concours. J'en suis encore fier. Personne ne renie ses succès, n'est-ce pas ? Mais aujourd'hui cela me navre... un tout petit peu.

Troisième jours de taule. Neuf heures du matin. Coup de clefs dans la porte. Gardien rougeaud. Grognement.

- Bloch, transfert, dépêchez-vous ?

Je rassemble rapidement mes affaires. Pas grand-chose à vrai dire. Enlever les draps, plier les couvertures. Descendre.

En bas les flics m'attendent. Deux solides gaillards en uniformes impeccablement repassés. Ils sentent le savon. En Suisse, même pour les sales besognes, on trouve des gens « propre en ordre ».

- Donnez vos poignets !

- Mais...

Clac. Frisson. Première fois menotté. Cela fait drôle.

- Bon, on est prêt. On va y aller. Prenez vos bagages.

- Avec les menottes, je ne peux rien porter.

Une faille, j'en profite.

Le flic menotteur reste interloqué. Il n'avait pas pensé à ce détail. Mais il ne peut plus me libérer; il aurait l'air trop bête. Alors, il devient bête de somme. Somme toute, cela m'arrange. Mais pour se venger, il m'enferme dans la minuscule armoire cellulaire. Cela le console. J'ai les épaules et les genoux qui frottent les parois.

Rictus. Le flic ferme l'armoire. Exigu l'endroit, et complètement obscur.

Inflation de coups bas !

Un mauvais voyage en perspective pour moi.

 

 

 

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