LE PROCES

 

 

 

« La garantie de la loi ne joue plus en Suisse qu'un rôle relatif… J’ai mis tout en oeuvre pour obtenir de la justice de mon pays qu'elle se penche sur mes demandes, les examine et les traite avec un minimum d'objectivité. A tous les niveaux de la hiérarchie administrative ou des instances judiciaires, je n'ai trouvé que des faux-fuyants, des manœuvres dilatoires, des argumentations spécieuses et des décisions totalement arbitraires.

Il faut donc désormais presque des crimes de sang ou des escroqueries d'envergure pour ébranler les nouveaux privilèges. Au Moyen Age, à faute d'égale gravité, le noble était plus sévèrement puni que le roturier car, étant un homme public, son comportement devait avoir valeur d'exemple. L’optique est aujourd’hui inversée: plus la fonction est haute, moins l'homme qui l'occupe est responsable. »

 

Michel de Preux

 

 

 

 

 

Fin septembre 1985 – Bouffonnerie locale

 

Je me retrouve dans le «panier à salade» des flics. Une consolation, c'est peut-être la dernière fois. Comme toujours, je m'y sens mal. J'emporte presque tout avec moi et, bien entendu, mon ordinateur. J'ai résumé les déclarations des témoins, les procès-verbaux des flics. Tout est classé et ordonné. je vais enfin à mon procès - après quatre ans et demi de préventive, record européen battu - et je suis prêt a me défendre bec et ongles.

Pour des questions de «sécurité», je suis mis au secret et je ne vois personne d'autre que mon avocat et les gardiens. Cette mesure est incompréhensible, je suis allé dix-huit fois en congé. Les gardiens m'isolent plus par habitude que par souci de logique.

Jacques se trouve dans le même couloir que moi. Il parvient à me glisser un billet, et nous convenons d'un échange de missives par un moyen discret, à la barbe des gardiens censés empêcher les échanges entre nous. Je m'amuse de leurs précautions excessives dans certains domaines, et des erreurs monumentales dans d'autres. Mais ce n'est pas à moi de donner les trucs employés pour déjouer la surveillance officielle.

Donc, après de très nombreuses années de séparation, je retrouve Jacques au travers de morceaux de papiers. Ses idées sont toujours aussi généreuses, et il ne se plaint aucunement de sa situation. Il vit pleinement son expérience, douloureuse physiquement et psychiquement, et rêve toujours d'une société meilleure. Même dans le milieu carcéral, il essaie d'améliorer quelques points déficients. En cela nous convergeons. J'ai offert un rosier à la prison de Neuchâtel, pour le mettre dans la cour de promenade, exiguë et triste. J'avais mis sous enveloppe des milliers de bulletins de versement pour une bonne oeuvre, et j'avais gagné environ vingt francs. C'est cette somme que j'ai offerte à la prison pour acheter des fleurs.

Jacques se bat pour créer une bibliothèque à la prison centrale de Fribourg. Des fonds officiels sont en théorie réservés à cet usage, mais le directeur estime que ces fonds sont mieux utilisés pour la réparation de machines. Les ordures et les livres sont alors entreposés dans le local des douches. Pourtant, plus d'un million de francs furent consacrés à la rénovation du bâtiment. Mais on a triché. Quelques dizaines de milliers de francs furent utilisés pour l'aménagement intérieur des cellules et des centaines de milliers de francs furent engloutis dans les systèmes de sécurité par caméra vidéo, dans la salle pour les visites et les avocats. Une belle façade est ainsi présentée au public mais les cellules restent toujours aussi insalubres. La lumière du jour n'y pénètre quasiment pas, et l'éclairage artificiel est nécessaire pour y lire, même en pleine journée.

Esseiva essaie encore d'obtenir des résultats par l'isolement. Il a fait enfermer Jean-François à Tavel. Dans un jour, je reverrai mes deux compagnons de Bellechasse. je profite de la solitude pour étudier une fois encore le dossier. Un soir, je dois enguirlander les gardiens qui me coupent l'électricité en plein travail. Très mauvais pour mes disquettes. je hurle au sabotage.

- Nom de Dieu, dans cette prison de merde, on ne peut même pas travailler en paix!

Ma colère résonne dans la cour. J'invoque le travail. Empêcher un prisonnier de travailler, en Suisse, c'est l'Erreur Professionnelle impardonnable. Avec tous ces murs, des échos parviennent aux oreilles des gardiens. L'électricité revient immédiatement. Mais le contenu de mon ordinateur est foutu. Pas grand-chose, car j'avais fait un double de sécurité. Mais l'heure, c'est l'heure. L'idéologie carcérale veut nous marquer le cerveau de certaines réalités, dont le respect de l'horaire. Aux esclaves du système de montrer l'exemple.

Quand il le faut, je deviens aussi un abominable pinailleur. je sais ergoter pendant des heures sur des riens...

Demain, procès.

Cet événement du procès ne représente plus grand-chose pour moi. je suis déjà sorti de prison dix-huit fois, et revenu de moi-même. Donc, j'accepte ce rite social d'«explication», ou d'«humiliation», selon les points de vue.

Dans l'idéal, le procès semble être le lieu où un individu s'explique avec la société entière, parce qu'il n'est pas d'accord sur l'une ou plusieurs de ses règles de fonctionnement. Bien que les deux parties consentent au dialogue - parfois de sourds - il n'y a pas égalité dans le discours. La majorité des gens, et c'est logique, au travers des juges, policiers, greffier, huissier, procureur, veulent démontrer la perfection de leur organisation sociale et l'imperfection de ceux qui prétendent y changer quoi que ce soit. Le Bien contre le Mal, Blanc contre Noir. Suivant les époques, l'individu «coupable» sera appelé démon, sorcier, hérétique, fou, malade mental. Moi, je serai étiqueté comme «immature», tantôt brigand remarquable, ~ objecteur paumé, étudiant modèle... Jacques est perçu comme célèbre truand, anarchiste, Robin des Bolzes, Wilkenried...

Mon troisième ami contesta tout. je n'en parlerai point.

Le procès est aussi une fête, où des boucs émissaires seront sacrifiés sur l'autel social, car bien entendu, leurs explications ne seront jamais admises sur le moment. L'énormité ne peut devenir norme d'une façon aussi innocente. Il faut des morts, symboliques ou réels. La mise à mort sociale existe. je l'ai expérimentée.

Socrate, Le Christ, Galilée, Luther, Guillaume Tell, Fidel Castro sont les exemples les plus célèbres d'individus qui s'expliquèrent avec leur société respective, au risque de leur vie. J'ai abordé mon procès avec ces références historiques aux effets toniques bien supérieurs aux médicaments - où l'individu triompha de ses juges, à long terme il faut le préciser car, sur le moment, ils perdirent tous, ce qui prouve au moins que je ne suis pas un arriviste du présent. Un arriviste historique, à la rigueur!

Intermède du petit procès fribourgeois. Pour l'instant, niveau très modeste par comparaison aux individus que j'ai cités.

 

 

1er octobre, 9 heures, première séance

 

Les policiers viennent me chercher à 08h00 - les militaires, les policiers, les juges écrivent l'heure de cette façon.

Les flics sont nerveux. Pour eux, c'est l'ouverture d'un grand procès à Fribourg, le plus important de mémoire d'homme dans cette ville. Un jour à ne pas rater. L'ordre doit régner.

Le gardien qui vient me chercher en cellule à 7 heures trente, reste silencieux. Depuis longtemps, je ne cause presque plus aux geôliers fribourgeois. je connais leur hypocrisie dont ils ne se rendent même pas compte, dans les cas les plus avancés. je vais sans un mot vers le sas de sortie.

Un couple de policiers s’occupe de moi. Par couple, je n'entends pas des pédés, non, mais un vieux et un jeune. Le vieux transmet au jeune toute sa science. L'affaire de quelques jours. Le jeune me passe les menottes.

-Je vous signale que je suis allé presque vingt fois en congé. Le dernier, c'était il y a deux semaines. A quoi servent vos menottes?

- C'est les ordres, me rétorque le vieux.

Je pensais bien qu'il allait m'ânonner cette réponse. Après une ré gère hésitation, le jeune apprenti en flicaille continue donc de me serrer les bracelets d'acier. Aujourd'hui, il a appris comment répondre à un prévenu. S'il n'a pas bien saisi toutes les nuances de: «c'est les ordres», le vieux le répétera, lors d'un prochain procès.

Dehors, une magnifique BMW blanche m'attend. je m'attendais à l'horrible camionnette, mais j'ai de la chance. Les deux fourgonnettes de l'Etat de Fribourg sont consacrées à Jacques et JFB.

Trois véhicules pour nous trois, plus ceux mis en soutien. Les flics s'attendent à une attaque en force! perpétrée par l'Organisation Internationale du Crime.

En fait, sous ce prétexte, les juges veulent montrer concrètement la Force Sociale en action contre le Mal.

Vers les 8 heures et quart, je suis enfermé avec mes deux sbires dans un salle de tribunal de simple police. Par dérision, je m'assieds dans le fauteuil du président et je lis une feuille posée sur le bureau. C'est la salle des divorces, des pensions alimentaires, des disputes conjugales. La misère affective habituelle de cette fin de 20e siècle. je suis tenté d'élucubrer un moment sur ce problème social - les problèmes des autres sont tellement arrangeant pour oublier les siens. je sens qu'il vaut mieux me concentrer sur mes propres affaires. J'ai mon propre merdier, nettement plus grave qu'un simple divorce.

 

 

Mon acte d'accusation est plutôt gratiné:

 

BLOCH Daniel, fils de.... né le 23 mai 1952 à Neuchâtel, originaire de Vinzel/BE, célibataire, étudiant, domicilié au Landeron/NE, accusé de meurtre ou assassinat, brigandage qualifié, vol, recel, dommages à la propriété, violation de domicile, escroquerie, séquestration, contrainte, faux dans les certificats, transport et dissimulation d'explosifs, vol d'usage, usage abusif de permis et de plaques et violation des règles de la LCR.

Jacques et JFB ont presque les mêmes charges contre eux. Le samedi 21 septembre, les journaux romands avaient commencé à «chauffer l'ambiance» et à prévenir leurs lecteurs que «LE TRIO DE LA PEUR, trois bandits, auteurs d'une dizaine d'agressions à main armée oui firent deux morts, comparaîtront devant la justice fribourgeoise dès le 1er octobre.»

C'est chose faite ce matin, à 9 heures.

J'entre dans la salle du Tribunal. je me frotte les poignets, regarde la salle, puis salue mon avocat.

La «Cour» est déjà installée. En complet- veston- cravate rayée, le Président Pierre -Emmanuel Esseiva trône au milieu de ses gens, juges, juges suppléants, greffier - en fait greffière fière aux belles griffes rouges, la jolie et élégante Brigitte. Quand on sort du trou elle fait de l'effet je vous l'assure et on la retrouve le soir dans ses phantasmes nocturnes - et l'huissier Jean.

Derrière le Président, le Christ crucifié est cloué à la paroi du tribunal. «Ne vous posez pas en juges!» avait-il conseillé en son temps. Visiblement, il n'a pas été écouté et comble de dérision, à Fribourg, on l'oblige à participer aux jugements.

Problème d'interprétation des écritures.

Pour éviter un esclandre, nous pouvons nous asseoir tout de suite. Normalement, les accuses doivent se lever lorsque la Cour entre, annoncée sentencieusement sar Jean. Mais Jacques n'accepterait pas de se lever devant Pierre - Emmanuel dont il ne reconnaît point l'autorité. Brigitte devrait alors protocoler en deuxième page de son procès-verbal du 1er octobre 1985, 09hO5, l'insoumission déplorable de Jacques, et les deux pandores sans nom devraient alors se précipiter sur lui pour qu'il se lève, et éventuellement même le braquer. Protestation en trois formulaires de son avocat. On n'en finirait pas de commencer cette audience, après quatre ans et demi d'attente!

Non, pour éviter cette funeste réaction en chaîne, nous entrons en dernier.

Pierre -Emmanuel est subtil.

Un journal titra tout de même, en gros caractères gras «Accusé, levez-vous !». Formule vide de sens dans notre cas, mais qui sonne bien. On prend donc les lecteurs pour des cloches!

Me Jean-Pierre Garbade a déjà distribué un manifeste anarchiste écrit par Jacques au long de ses pérégrinations carcérales.

«Bien sûr que le système autoritaire a besoin de lois et de prisons; mais nous n'avons pas besoin de système autoritaire.»

De mon côté, je suis muselé. Victime de montages policiers, je risque perpète, si d'aventure je politise ma révolte. je dois me cantonner dans l'immaturité et la fermer.

Jean-François B., lui, joue un drôle de jeu. Il conteste tout, nie tout, et en même temps indique au juge un safe où se trouvent des cartes d'identité et trois carnets noirs qui résument à satiété ses activités clandestines et illégales.

Par dérision, à l'entrée du tribunal, lorsque les journalistes ont voulu photographier son arrivée, il s'est caché derrière un journal, mais pas n'importe lequel, «Le Canard Enchaîné» dont le titre échappa à tout le monde: «Toute la lumière sera feinte». Cela ne manquait pas d'humour et d'à propos!

Les journalistes titrèrent la photo de Jean-François simplement par «Un canard boiteux». C'était moins bon.

Assis sur un banc inconfortable, je revois pour la première fois Jean -Franc et Jacques, depuis plus de quatre ans et demi. Mes deux compagnons ont passé plus de trois ans dans des prisons préventives. Jacques, efflanqué, s'est laissé pousser une moustache de guerrier gaulois. On se sourit. Entre nous, pas de problème, on s'écrit depuis quelques jours.

Jean -Franc, le teint blafard, transparent me regarde. Il a l'air fatigué et désabusé. De nous trois, il est le seul qui ait contre lui des témoins à charge, des anciens amis qui le trahissent. Les flics, pendant des années d'isolement, lui ont inoculé, par de savants dosages de mensonges et de vérités, une paranoïa quasi définitive. Désormais, il se méfie de tout le monde. Les autres commettent des erreurs et des trahisons. Mais pas lui, il sait tout, la perfection incarnée.

- Pour sortir, t'as bouffé de la gamelle?

Voilà sa première question. Il n'arrive pas comprendre comment j'ai pu aller en congé et me suspecte d'avoir composé avec les flics. Par cette suspicion, il blessait une longue amitié, lui le premier responsable de ses malheurs, et par ricochet des miens. je sais être féroce et mes regards en disent parfois long.

- T'as lu les dossiers. T'as trouvé quelque chose contre toi? C'est pas le moment de déconner, dis donc.

Les débats sont ouverts.

Nos avocats règlent quelques problèmes préliminaires et réquisitions de preuves.

Puis Jacques répond aux premières questions du président Esseiva.

Comment avez-vous connu Bloch?

Qui? Monsieur Qui? interrompt Jacques.

Pas question de laisser Monsieur Esseiva oublier sa politesse habituelle.

- Comment avez-vous connu Monsieur Bloch? corrige- t-il aussitôt.

- J'ai connu Daniel Bloch à Bellechasse...

La suite concernant Bellechasse est déjà connue du lecteur. On passe...

Vers les 10 heures, «le Long» se présente. Il fut aussi un pensionnaire du pénitencier fribourgeois, également comme objecteur de conscience.

Aucun journaliste n'a relevé ce fait. Nous étions trois objecteurs de conscience impliqués dans cette rébellion armée. Il y a des problèmes que l'on tait par omission. Dommage.

Pendant une heure environ, ce «repenti» charge sévèrement Jean-François, son ancien ami. On apprend qu'il a même été lui voler plusieurs milliers de francs, une arme et des diamants dans une cachette de sécurité, détruisant au passage des papiers d'identité. Jean- Franc m'avait suspecté un moment de cette disparition. Mais l'amitié l'avait dissuadé d'une telle éventualité, avec raison. Le Long admet plusieurs délits, quelques recels et même l'utilisation de faux papiers au nom de Bovard. Il ne fut jamais inquiété pour toutes ces illégalités et déclare ne rien savoir des hold-up. Il payait la location d'un boxe à Genève, dans lequel se trouvaient des dizaines d'armes, des explosifs, des faux papiers, des véhicules voles, des émetteurs-récepteurs. Plusieurs mètres cubes de matériels volés.

Embêtant.

Par amitié pour Jean -Franc qu'il fit tout cela.

Evidemment. Facile, mais ça a marché, donnant, donnant.

De tous ces bobards, la «Justice» s'en fichait. Ce qui l'intéressait, c'était la déclaration de W. faite le 17 novembre 198 1. Le Long prétendait avoir entendu Jean -Franc me dire, à la Grande-Motte, sur une plage du sud de la France: «Ce connard, on aurait dû le descendre à l'occasion du hold-up du Jumbo le 2 octobre 1978.» Cette phrase d'un tiers, l'accusation l'utilise pour me mettre ce hold-up sanglant sur le dos.

A ma demande, mon avocat pose cette question au témoin.

- Monsieur W., comment pouvez-vous dire que cette phrase: «connard on aurait dû le descendre» était en relation avec le hold-up du Jumbo, puisque vous dites ne rien savoir des hold-up?

- Mais ce n'est pas moi qui ai déclaré que c'était en relation avec le Jumbo. Ce sont les policiers qui ont fait la relation. Mais j'ai bien entendu la conversation où Jean-François disait à Bloch: «Ce connard on aurait dû le descendre».

J'en suis abasourdi.

En effet, la surprise était de taille. je pensais que c'était W. le salaud, et qu'il inventait cette histoire pour se tirer des flûtes. En réalité, les policiers avaient subtilement mis dans la bouche de W. une liaison avec le Jumbo qu'il n'avait jamais faite lui-même, et s'appuyaient ensuite sur cette déclaration pour me mettre dans le bain, en alléguant que, puisque Jean -Franc me parlait du Jumbo, il fallait bien, que j'y aie participé.

Sans la question de la défense, ce subterfuge n'aurait pas été découvert, et W. risquait une balle pour son faux témoignage.

Ecœurant, mais finalement très classique, même en Suisse je l'ai appris, ce qui est une nouveauté.

Tout de suite je demandai à mon avocat de faire protocoler cette félonie policière. Pour plus de sûreté, mon avocat demande encore des précisions à W.

- Est-ce que vous aviez une idée de qui ou de quoi parlait Jean-François? insiste mon avocat.

- Non, cette phrase «Ce connard on aurait dû le descendre» ne se situait dans rien pour moi.

Nous avions démasqué de la façon la plus nette le montage policier. Pourtant, le tribunal n'en tint pas compte et reprit telle quelle la «déclaration» de W., y compris les ajouts policiers. Pour les lecteurs emprisonnés, ou ayant un procès en vue: méfiance. Faites protocoler vos questions, sinon, les réponses deviennent incompréhensibles

Ainsi, Brigitte n'écrivait pas les questions, et même oublia parfois certaines réponses. Bien entendu, celles qui étaient primordiales pour fa défense.

Le greffier n'est pas neutre, il faut le savoir. Il représente la main du juge. C'est pour cette raison que les autorités refusent l'enregistrement des débats. Les magouilles n'y sont plus possibles.

Vers midi, fin des débats. Retour à la prison pour manger. Je suis assez content de la matinée. Une magouille policière dénoncée.

L'après-midi, une ancienne amie de Jean -Franc vient témoigner contre lui. Elle le croyait professeur de philosophie. je trouve qu'elle force un peu la note lorsqu'elle prétend avoir reçu des coups pour qu'elle achète un yacht de plaisance avec l'argent volé. Mais ses allégations n'aggravent pas le cas de Jean -Franc.

Vers la fin de l'après-midi vient Claudia. L'accusation voulait l'utiliser contre moi, pour des broutilles vites balayées.

En sortant, ma fidèle compagne me fait la bise au passage. L'ambiance du procès est bon enfant.

Le soir, on nous remet les menottes, et retour au bercail. Le rite de l'humiliation n'a eu pas lieu. Il n'est pas dit que nous l'aurions accepté

Dans la presse, les journalistes furent neutres et relatèrent en général correctement les débats, avec parfois quelques erreurs minimes.

Il y eut encore des séances le 2, le 3 et le 7 octobre. Pour le hold-up du Jumbo, les juges consacrèrent une petite heure aux débats. J'avais dû attendre quatre ans et demi pour être jugé. La seule question que le Président Esseiva me posa, avec beaucoup de courtoisie, au sujet de cet hold-up essentiel fut:

- Monsieur Bloch, étiez-vous l'un des quatre agresseurs du hold-up du Jumbo?

- Non, je n'étais pas l'un des quatre agresseurs.

Dossier vide. Une seule question. Pourtant on m'a condamné pour ce hold-up. Drôle de «justice».

Jacques profite des audiences pour faire quelques déclarations politiques dans un climat totalement anesthésié.

- Je reconnais mes délits du point de vue pénal, mais pas du point de vue social. Si la justice condamne un cambrioleur, qu'elle condamne aussi la ménagère qui va acheter son kilo d’oranges volées aux travailleurs du tiers-monde et qu’elle la juge coupable de recel. Ma révolte a d'abord commence par mon insoumission militaire, puis par des casses, et ensuite par des attaques a main armée. Elle a continué en prison à travers mon insoumission face à l'isolement, et par mes évasions.

Le dialogue n'a pas pu s'établir. Le tribunal ne permet que des explications caricaturales, des deux côtés d'ailleurs.

A un individu qui a travaillé ses huit heures par jour, comment expliquer ce que signifie la violence structurelle de toute organisation étatique, helvétique comprise? Comment expliquer que la Suisse n'est pas neutre, qu'elle soutient l'Afrique du Sud, et d'autres régimes dictatoriaux, au travers de ses banques et de son économie?

L'organisation actuelle de notre société détruit progressivement la Nature, techniquement appelée l'Environnement et tous les réseaux de solidarité sociale au profit de l'Administration. Dans le Monde Moderne les hommes ne s'entraident plus, Ils s'assurent. Le travail entres amis devient travail au noir. On ne vit plus ensemble, mais dans des ghettos, souvent plus mentaux que géographiques: écoliers, vieux, jeunes, malades, fous, prisonniers, étudiants, invalides. Les communications entre nous deviennent toujours plus difficiles. Il faut recourir aux spécialistes en communications humaines - psychiatres, psychologues, psychanalystes, dianéticiens, cri primal... - pour comprendre ses propres enfants, sa propre femme, ses parents, son patron, son ouvrier, voire ses propres réactions, phantasmes et rêves.

En découlent les suicides, d'enfants mêmes, plus de 100'000 alcooliques en Suisse, des milliers de drogués, des centaines de milliers d'individus sous l'influence des médicaments la drogue officielle. Sans parler du tabagisme.

Tout cela est connu, mais un rappel de temps à autre ne fait pas de mal. Surtout que les autorités déclarent sempiternellement que tout va bien.

L'absence de mouvements sociaux de résistance entraîne des réactions spontanées de révolte et de rébellion contre. ce malaise global de notre civilisation occidentale. Certains «criminels», dont je prétends être, sont des individus sains qui s'opposent, par la force s'il le faut, à une organisation sociale déficiente.

Bien entendu, juges, policiers, directeurs de prisons, gardiens, pasteurs, prêtres, psychiatres, psychologues, professeurs... dans leur immense majorité se refusent à admettre l'idée ou qu'une société puisse, dans son ensemble, avoir l'esprit perturbé. Pour eux, ce problème n'est que le fait d'un certain nombre d'individus «inadaptés», et ne peut concerner une inadaptation possible de la civilisation elle-même.

Nier la pathologie sociale ne la supprime malheureusement pas. Humilier, ridiculiser ou détruire ceux qui la dévoilent rendent la guérison improbable.

Ainsi meurent les civilisations. Se décrétant parfaites, elles suppriment en elles-mêmes leurs propres forces de renouvellement. Une sorte de Sida culturel inoculé dans le corps social par tous les appareils normatifs et répressifs – école, église, armée, prison.

Seuls les individus tentent de sauver l'Homme. Jamais les appareils sociaux.

 

 

Accusé d'assassinat

 

D'ordinaire, ce sont les témoins qui vont à la Cour. Exceptionnellement, ce sont les juges fribourgeois qui se déplacent en train pour les entendre. Le Tribunal cantonal vaudois leur offre l'hospitalité dans le Palais de justice de Montbenon.

Pour ma part, j'ai droit à un trajet en voiture, accompagné des inspecteurs Lehmann, Joye et Collaud. Hervé me mit les menottes, question d'habitude. Le voyage matinal s'annonce superbe. Soleil sur la Gruyère, puis sur la Riviera vaudoise. Bleus du lac et du ciel séparés par les jaunes, rouges, bruns, ors des coteaux. Après les deux semaines de trou fribourgeois, je reçois avec ravissement cet éclatement de lumière et de couleurs.

Les policiers fribourgeois me remettent symboliquement à leurs collègues de Lausanne. Ces derniers laissèrent simplement un pandore en uniforme assister aux débats.

Vers les 8 heures 45, je retrouve un lieu «connu». J'y fus condamné à cinq mois de prison pour objection de conscience, dans une petite salle du sous-sol. Aujourd'hui, j'ai droit à un magnifique décor, marbre, boiserie, plafond doré, colonne. Etre jugé dans un style renaissance me plaît assez.

La Cour arrive vers les 9 heures. Monsieur Esseiva en tête vient saluer les inspecteurs, et me serre cordialement la main.

- Comment allez-vous, Monsieur Bloch?

- Bien, merci.

- Bon, à tout à l'heure.

Les autres juges viennent aussi me donner la main, tout de même un peu gênes. Ambiance presque familiale, ils ont l'âge de mes parents.

Maître Schneuwly arrive et me salue à son tour. Le procureur le suit, mais évite les familiarités. Son rôle de bourreau social lui impose une certaine distance avec les suppliciés.

Vers les 9 heures, J'entre suivi de mes inspecteurs. Bonne surprise, les fauteuils sont excellents, en cuir noir. Les mêmes que ceux de l'accusation. Enfin, l'égalité de traitement entre la défense et l'attaque.

L'affaire de Chauderon, de quoi s'agit-il?

Le 9 février 1979, il y a plus Z six ans, trois individus commettent un hold-up à la poste du Chauderon. Ça se passe mal, et un postier se fait abattre. On m'accuse de cet assassinat.

Un inspecteur s'est acharné à démontrer ma culpabilité. Il prétendit que le modus operandi était le même, et plus grave, quatre témoins sur douze m'ont désigné comme le tueur.

Je subodore la magouille policière, mais il faut encore la démontrer. Avec mon avocat, nous démolissons le modus operandi, et au lieu de similitudes, nous trouvons une bonne dizaine de différences essentielles. Nous demandons des explications aux policiers. Mais, bien entendu, ils ne sont pas là pour soutenir leur dossier. Un point de l'accusation est détruit.

Restent les témoins. Pendant la journée, douze vont défiler devant les juges. Les sept premiers viennent à la barre et expliquent le drame. Ils ne peuvent ni m'exclure ni m'impliquer dans cette agression.

Le huitième, le témoin Griessen, me regarde longuement, et finalement m'exclut.

- Non, ce n'est pas lui.

En fin de matinée, le témoin M. entre. C'est un vieux bonhomme de 70 ans, qui marche difficilement, et s'aide d'un canne.

Il admet qu'il n'a pas vu le hold-up.

- Je suis sorti de la poste vers les 8 heures 55. Le hold-up, je ne l'ai absolument pas vu. Mais le lendemain, j'ai lu dans la Feuille qu'un hold-up s'était passé vers les 9 heures 05. Cela m'a fait réfléchir. Le surlendemain, j'ai lu que la poste offrait une récompense de 10'000 francs - ce point essentiel, Brigitte la greffière oublie évidemment de le protocoler! - alors... hé hé, je me suis rappelé qu'un jeune homme m'avait tenu la porte lorsque je sortais. Il devait avoir de 20 à 25 ans, d'une taille d'environ 175-180 cm, mince, les cheveux blond clair et des yeux foncés. je me suis dit qu'il était trop poli pour être honnête. Alors, trois jours plus tard, je suis allé à la police. Ils m'ont montré des dizaines de photos, mais je n'ai reconnu personne.

C'est deux ans et demi plus tard que j'ai été convoqué à la police. Ils m'ont montré sept personnes. «Est-ce que vous reconnaissez celui qui vous a tenu la porte?» m'a demandé un inspecteur. J'ai bien regardé, et j'ai désigné le no 3. «Vous êtes perspicace!» m'a-t- il félicité.

Sur mon fauteuil, je n'arrivais pas comprendre comment M. avait pu me désigner, alors qu'il décrivait un type mince, les cheveux blond -clair, les yeux foncés. Je suis bien portant, les yeux bleu clair et les cheveux châtains. De plus, l'âge et la taille ne collaient pas non plus. Bien sûr, le fric motivait M., mais pour me désigner il avait dû voir ma photo.

Je fais demander à mon avocat si M. avait vu mon portrait dans la presse.

- Non, je n'ai pas vu de photo des bandits dans la presse.

Mon avocat précise sa question:

- Juste avant la confrontation, vous a-t-on montré des photos de police?

- Oui, on m'a montré de nombreuses photos.

Voilà le truc. En fait, M. avait vu plus d'une dizaine de photos de moi juste avant la confrontation. Puis, le policier me présente au milieu de ses collègues, pas rasé et les cheveux sales. La confrontation devenait ainsi un simple jeu: reconnaître un homme dont on venait de voir les photos. Pour quelques milliers de francs, cela valait la peine.

Le mécanisme démontré, ce témoignage s'écroulait.

Restent trois témoins à charge pour l'après-midi.

14 heures, reprise des débats.

Une vieille dame de 79 ans, Madame R. m'a, d'après un procès-verbal, reconnu formellement lors de cette fameuse confrontation de 1981. J'avais soigneusement lu ses déclarations, et ce qui m'étonnait, c'est que cette personne âgée se souvenait en 1981 de détails qu'en 1979, au moment du hold-up, elle déclarait n'avoir pas vus. Au fil des années, sa mémoire s'enrichissait dans les dossiers! Mais au Tribunal, elle rétablit la vérité.

- Après l'attaque, on m'a montré des photos. Celui qui était dans le hall de la poste n'était sur ces photos. J'ai reçu une convocation le 16 septembre 1981. On m'a fait reconnaître des hommes à travers une vitre. Celui qui était dans le hall de la poste n'était pas parmi ces hommes. je ne l'ai pas reconnu.

Pourtant, un procès-verbal prétend que ce témoin m'avait formellement reconnu en 1981. Bizarre, mais on retrouve le même policier derrière tout cela. C'est celui qui a déjà trafiqué les déclarations du Jumbo de W.

Un deuxième témoin de perdu pour l'accusation.

Entre une autre dame de 69 ans, Madame C. Exactement le même scénario. Un procès-verbal où elle me reconnaît formellement. Mais à la barre, elle conteste formellement aussi:

- J'avais été à la police pour identifier des personnes, mais je n'ai reconnu personne. Ce n'était pas ce visage.

Elle me regarde longuement, et confirme encore une fois que ce n'était pas moi.

Un troisième témoin de perdu pour l'accusation. Pour l'instant, non seulement il n'y a rien de sérieux contre moi, mais trois magouilles policières sont publiquement démontrées, dont deux procès-verbaux falsifiés.

Le dernier témoin vient à la barre. En 1979, il avait déclaré que je ressemblais à 50 % au hold-upeur. Il est convoque pour la confrontation. Il avait décrit un homme de 35-40 ans, cheveux foncés avec une calvitie naissante, et une peau bronzée. L'inverse de M.

- A la confrontation, je ne l'ai pas reconnu. Mais deux autres témoins m'ont dit qu'ils avaient reconnu l'agresseur. Alors, on est retourné dans la salle. Comme j'hésitais, un policier m'a désigné une personne en me demandant «C'est bien celui-ci?» Après, j'ai dit «Oui, c'est bien lui». je n'ai pas été affirmatif à cent pour cent.

Normalement, ce genre de truc, c'est incitation à faux témoignage pour le flic, et faux témoignage pour E. Mais pas en Suisse, surtout lorsque c'est en faveur de l'accusation. On ferme les yeux sur les magouilles, et pire, à tous les niveaux, on les utilise.

Les juges retiendront les procès-verbaux des deux dames, qui déclarèrent pourtant ne m'avoir jamais reconnu, ni en 1979, ni en 1981, ni en 1985! et admirent valables les témoignages de E. et M.

Concernant ces affaires, j'ai conservé les dossiers qui contiennent tous les détails de ces sordides manoeuvres, des flics, des juges et du Tribunal de cassation. Pourris de haut en bas. Et ce sont ces gens là qui m'envoient en prison! pour m'amender.

Au retour, les trois inspecteurs restent silencieux. Joye me remet les menottes.

- Vous savez, je sors dans trois jours en congé. Ce sera mon dix-neuvième. Vos menottes, cela devient tout de même un peu ridicule, un vrai tic de flic.

- Oui, je sais, mais le règlement. je ne les serre pas trop, comme ça on est les deux contents, d'accord?

- En fait, je m'en fous un peu de votre cirque. Puisqu'on discute, je trouve votre ex-collègue vaudois un sacré salopard, avec ses montages policiers. Bon, il est mort, paix à son âme, mais quand même.

- C'est vrai, on a été étonné, admet l'inspecteur Joye.

J'admire le soleil couchant sur la Riviera vaudoise. Le lac Léman tourne au bleu nuit. C'est beau.

Ce soir, de Lausanne, on retourne à Fribourg.

Demain, je serai emmené de Fribourg à Orbe.

Après-demain, je partirai libre d'Orbe pour Neuchâtel, suivre des cours sur la déviance.

Du Tribunal à l'Université, les chemins ne sont pas directs! Mais, merci tout de même, il y a des chemins.

Jusqu'au 26 octobre, je reste à Bochuz. L'ambiance du pénitencier est bien supérieure à celle du trou fribourgeois. Sport tous les jours, musique, et je peux admirer, à travers ma grande fenêtre, l'automne finissant.

A midi, je retrouve Eric. Nous mangeons ensemble depuis plus de deux ans, assis sur mon lit, les gamelles posées devant nous sur une construction amovible de tabourets et de planches de bibliothèque. Nous avons beaucoup discuté, pendant ces deux ans, et nous sommes devenus de vieux amis.

Au café, mes amis du couloir viennent me dire bonjour. Une sorte de rite. Ceux qui passent en jugement deviennent «mana», ils possèdent une certaine force, une aura de mystère. Célèbres sur le moment. Dans le pénitencier, les journaux circulent. Tout le monde est au courant des moindres péripéties du Tribunal.

- Je t'ai vu à la télévision!

Le summum. J'ai partagé une soirée avec les grands du monde. On a vu Reagan et Margaret Thatcher. On a vu le Pape. On a vu Bloch. Pour les analphabètes, c'est le signe indéniable que je suis important dans l'univers carcéral. Le voleur de poules n'apparaît pas à l'écran, sauf éventuellement s'il a violé et tué la fermière. A ce moment-là, il aura droit à ses trente secondes d'écran, tout voleur de poules minable qu'il est. Conception occidentale de l'information.

Eric a récupéré divers articles qui me concernent, joli paquet de coupures de journaux. Mon dossier de presse s'enrichit considérablement.

- Je sors demain. je vais à l'uni. Tu veux que je te rapporte quelque chose.

- Quoi, en plein Procès, tu as; des congés? Je n'ai jamais vu cela.

Le lendemain, jour de liberté. je suis mes cours, comme d'habitude. Vers le soir, je vois Claudia. Ensuite, pour 9 heures 00, retour au pénitencier.

Dans quelques jours, Fribourg, flics et menotte, pour le public, journaux et télévision.

 

 

Daniel Bloch, les témoins de moralité

 

Il faut du courage pour venir à un Tribunal témoigner de la «moralité» de l'accuse. Ma révolte fut spécifiquement dirigée contre l'Autorité, dans un sens le monde organisé par les hommes, les mâles. Dans ma vie, je n'ai pu eu d'ennuis quotidiens, que ce soit avec l'école. mes voisins, mes parents. A ma connaissance, je n'ai nui à personne, sauf, c'est vrai, au père de ma première compagne, qui refusait de céder sa fille à un jeune adolescent.

Mais à part cela, personne ne pouvait se plaindre de moi, De même, je ne peux accuser aucun individu en tant que tel de m'avoir porté du tort et de la souffrance. Ce n'est que dans le cadre institutionnel que cela s'est mal passé, et jamais avec des femmes. En fait, ce sont les fonctionnaires de la répression - juges de l’armée, auditeur de l'armée, puis policiers, et finalement gardiens qui sont les responsables directs de ma rébellion sociale. C'est eux que je voulais toucher. Pas en tant qu'individus, mais parce qu'ils symbolisent la bêtise institutionnelle à l'état pur. Kafka, Orwell, Michel de Preux, Ziegler et bien d'autres les dénoncent.

J'avais décidé de les combattre.

Comme les femmes n'ont jamais participé à ma destruction institutionnelle, je n'ai choisi que des hommes comme témoins de moralité. Le «drame» restait entres hommes, confinés dans le saint des saints de la justice.

Jean-Pierre Gern vint témoigner.

- Daniel voulait vivre dans un univers harmonieux. Il se posait des questions fondamentales sur la société dans laquelle il vivait, sur l'Université, sur l'armée. Malheureusement, les autorités militaires ne l'ont pas compris et il a été condamné à plusieurs mois de prison. Il avait deux choses en commun avec ses codétenus: une très grande lucidité sur la société et un état de conflit avec elle. Lorsqu'il est parti en lutte, c'était par idéal.

Mon professeur de l'Université mentionne encore mes efforts pour étudier et mes succès à l'examen de trois quarts de licence.

François Hainard, chargé de cours à l'EPFL, ajoute un peu plus tard:

- Il a eu le sentiment d'être victime d'une injustice par le fait d'avoir été emprisonné pour son objection de conscience. C'est contraire aux droits de l'homme d'enfermer les gens pour leurs idées.

L'abbé René Castella, aumônier des étudiants, pense même que:

- Notre société a besoin de gens comme lui. La qualité de sa réflexion du point de vue théologique et psychologique sont profondes.

Pour conclure, Jean-Luc Pochon donne son avis sur mes chances de réinsertion sociale:

- Lors de sa première sortie, il m'a surpris positivement. Il échappait aux problèmes des gens qui sortent pour la première fois. Il apparaissait d'emblée qu'il était capable de vivre en homme libre.

Après de tels témoignages, je savais que je pouvais compter sur mes amis. J'avais plein de gratitude à leur exprimer, mais il fallait rentrer à la prison centrale, menotté.

La presse du lendemain reflétait tout de même la surprise. «Etudiant modèle», «Brigand remarquable», «Accusé psychanalysé». «Daniel B., l'intellectuel de la bande à Fasel» est un homme remarquable à tous les points de vue si l'on en croit les portraits brossés par deux professeurs d'université, par un aumônier et par un assistant social. Sa personnalité rayonnante, charismatique, entraîne jusqu'à la sympathie du président du Tribunal. « Déroutant procès, accusé hors du commun... Peut-être un jour Daniel B. écrira-t-il l'histoire de sa vie. C'est un roman à clé, une énigme ... »

Cela changeait des communiqués de police et de la description étatique de ma personnalité.

 

 

Jacques Fasel, les témoins de moralité

 

- Hier, c'était la béatification, aujourd'hui c'est la rigolade.

Le procureur Joseph -Daniel Piller la pile devant la tournure des événements. Ce procès lui échappe. Il ne peut asséner les piques assassines qu'il réserve habituellement aux délinquants.

Son amie Marie -Aimée décrit Jacques comme un être ouvert, intelligent et agréable avec les autres:

- Il attire la sympathie de tout le monde. Même les gardiens de prison l'ont apprécié. Il est prêt à donner sa chemise pour aider quelqu'un dans les ennuis. Ses actes ont été commis par rapport à son idéal libertaire, pas dans le but de commettre des infractions.

Joseph -Daniel ronge son frein.

- Mais alors pourquoi était-il armé?

Jacques demande à répondre à Pierre -Emmanuel.

- Les policiers suisses me faisaient passer partout pour un homme dangereux. En Espagne, ils ont dit que je collaborais avec l'ETA basque. Vous-même avez dit que tout ce que je méritais, c'était une balle dans la tête. Dernièrement, j'ai pu voir comment les policiers suisses traitaient les hors-la-loi.

Trois jeunes hommes furent abattus à la mitraillette dans leur lit, sans aucune sommation. On me surnomme Kamikaze, mais je ne veux pas que les poulets me tirent comme un chien. je n'ai qu'une idée en tète, me battre pour un monde meilleur, plus juste, sans pouvoir, où les gens sont autonomes et heureux de vivre.

Le président Pierre -Emmanuel Esseiva intervient:

- Monsieur Fasel, je crois savoir qu'en Papouasie existe une société sans autorité. Comme vous êtes un peu limité dans vos mouvements, je vais me renseigner davantage et vous en informer.

Vient ensuite un ancien bistrot, désopilant citoyen britannique. C'est lui qui cherchait un cuisinier dingue pour cuisine dingue. Il évoque la magie et l'innocence de Jacques - le seul qui ait répondu à l'annonce - et de ses succès avec la clientèle, notamment avec le gratin dauphinois aux oignons. C'était une de leurs spécialités.

- Sans crème? interroge Pierre -Emmanuel visiblement intéressé par la recette.

 

Mais Jacques dû se mettre en cavale à cause de l'armée. Poursuivi par une administration kafkaïenne et en proie à l'inflation des règlements, renonça à nourrir et amuser la clientèle lausannoise.

Pour le, dessert de cette journée juridico -gastronomique, Jacques propose:

- On pourrait tout de même essayer d'être moins barbare dans notre ordre social.

 

 

Jean-François B., les témoins de moralité

 

Plusieurs témoins manquaient à l'appel, notamment son amie française, «accidentée». Le père de B. estime avoir «tout dit» à la police neuchâteloise. Cité comme témoin, il a demandé à être dispensé au président: «Je ne vois pas ce que je pourrais dire de mon fils, ni en bien, ni en mal. »

Jean-François B. raconte qu'il a eu une enfance et une adolescence mouvementées. A l'âge de cinq ou six ans, il aurait été victime d'une agression sexuelle. Désespéré, il se serait alors jeté contre un mur.

Il vit avec ses parents dans un immeuble occupé par des gens pauvres. Promiscuité et drames à tous les étages. A seize ans, il apprend qu'il va être père. Suivent alors les convocations et séances traumatisantes de l'Office des mineurs. Pour subvenir aux besoins de sa jeune famille, alors qu'il termine son apprentissage, il travaille le week-end comme pompiste et le soir dans les cinémas.

A vingt-et-un ans, Jean-François est arrêté pour un premier hold-up raté. Cela lui coûte quatre ans de réclusion.

Depuis sa sortie de prison, il aurait commis une vingtaine de braquages.

Jean-François B. nie tout, et fait même une hypothèse:

- Les frères Fasel font des coups ensemble et ils accusent ensuite d'autres gens pour se couvrir!

- Ah bon! s'étonne Esseiva.

- Arrêtez, rétorque B., c'est un secret de polichinelle. La stratégie de Fasel est bonne. je ne lui en tiens pas rigueur. Qu'il mente pour protéger certaines personnes qui lui sont proches, je comprends, mais qu'il n'accuse pas d'autres personnes pour cela, et qu'il rétablisse alors la vérité.

- Donc, vous accusez un frère de Fasel, c'est bien cela? demande le président.

- Non, ce que je dis, c'est hypothétique! lance B. mais Fasel ment en ce qui me concerne.

- Dommage que l'accusé ne traite pas Fasel de menteur lorsqu'il est là. Mais on sait qu'il y a au moins un menteur s'exclame le procureur.

J'aurais préféré que Jean-François restât fidèle à la philosophie camusienne de l'amitié, qu'il professait avec tant d'éloquence sur les plages dorées du Sud de la France, lorsque tout allait bien. Dans la défaite, il se comporta complètement

irrationnellement. Niant tout, mais donnant des preuves comme -les carnets noirs - ou impliquant d'autres personnes.

Regrettable. Il y a des amitiés qui déçoivent.

Novembre 1985, colloque de sociologie: «Jeunesses protégées, familles surveillées»

Entre les séances de tribunal, me revoilà en congé, pour cinquante-quatre heures. Je participe à une réflexion sur le contrôle social de la jeunesse, car ne l'oublions pas, je suis sociologue.

Ce qui me frappe, c'est l'avance du discours sociologique sur la réalité sociale, chose d'ailleurs tout à fait normale. Les sciences humaines sécrètent continuellement des idées en avance sur leur temps. Idées qui pénètrent lentement dans le corps social, à des vitesses différentes suivant les organes touchés. L'univers carcéral reste cependant le lieu le plus en retard de toute société, l'oppose symétrique et obscur du monde universitaire. On prétend y «former» aussi des hommes.

Ma perception de ces zones sociales - presque des ghettos - n'est pas seulement intellectuelle. Elle fut d'abord physique. Les gens normaux ne peuvent la connaître. En effet, lorsqu'un professeur ou un chercheur universitaire vient étudier un aspect du monde pénitentiaire, en traversant les portails, les grilles, les sas de sécurité, il ne perd pas son identité d'universitaire. Le directeur, les gardiens, les assistants sociaux, les prisonniers le perçoivent comme tel et se comportent par rapport à cette étiquette.

Mais, lorsque Monsieur –Daniel -Bloch -l'étudiant retourne à 21 heures au pénitencier, il redevient le tôlard Bloch -cellule 359, qui doit se mettre à poil devant un être sans aucune culture, à peine humain.

Les barbelés, les sas, les grilles protègent donc surtout l'existence d'une idéologie pénitentiaire, dans lequel gigote ou abdique tout vivant qui entre de gré ou de force dans ce lieu sociologique particulier.

Voilà pourquoi je ne pouvais pas aller directement de la prison de Fribourg à l'Université de Neuchâtel. Géographiquement, le chemin est trois fois plus court, mais sociologiquement, il n'existe pas.

Le discours de certains professeurs doit rester dans l'enceinte universitaire. Pour cela, le vocabulaire sociologique suffit. Les évasions conceptuelles et sémantiques n'existent pas. La science se trouve isolée du reste de la société par des Critères plus infranchissables que les barbelés de Bochuz.

Avertissement: pour les non-initiés, cette page risque d'être plutôt pénible. En cas d'incompréhension, ne pas avoir peur de la tourner!

Les universitaires éclairés reconnaissent une chose: le conflit social peut être considéré comme un des moteurs principaux du changement et de l'évolution humaine, dont le protagoniste principal du conflit est le déviant. Sa fonction immense consiste à refuser, rompre, et nier le consensus. Alors, les valeurs communes - on a toujours fait comme cela - perdent de leur force et de leur légitimité dont le consensus est justement le garant, et ces valeurs doivent êtres remaniées selon des modalités qui leur permettent d'être acceptables ou recevables par tous. L'élaboration d'un nouveau consensus suppose une négociation entre les fractions intéressées. En ce sens, la déviance devient théoriquement nécessaire et psychologiquement normale, car sans elle, les sociétés sombreraient dans la répétition. Sans les déviants, nous serions encore des singes !

A l'Université, les assistants en sociologie - Marlène et Nicolas notamment - m'ont beaucoup aidé à me forger une identité sociale, en me suggérant des lectures enrichissantes. Ce livre s'inspire d'ailleurs d'une nouvelle branche de la sociologie, l’ethnométhodologie avec ses alternatives d'approche biographique et de recherche-action. Des chercheurs ont affirmé que «le document personnel, aussi complet que possible, représente le type de données le plus parfait sur lequel les sociologues puissent jamais espérer travailler».

C'est donc dans cette perspective que j'ai essayé d'écrire mon livre, en espérant qu'il reste accessible au grand public et ne rebute pas les «intellectuels» épris de scientificité.

 

 

 

Jeudi 5 décembre 1985, le salaire d'une déviance

 

 

Réquisitoire du procureur

 

Aujourd'hui, c'est l'heure du procureur. Je dois dire que j'ai apprécié sa correction tout au long des débats. Son réquisitoire, quoique sévère, reste dans la ligne normale de celui qui est censé «défendre» les intérêts de la société. Le procureur propose, la Cour dispose. Il retient contre moi tous les chefs d'accusation. je m'y attendais et bien entendu, il nie ma révolte et celle de mes deux amis.

- Vous jugez des délinquants ordinaires, au mobile purement égoïste: au nom de la loi, une peine exemplaire doit leur être infligée. Ce sont des Pieds Nickelés, des Chevaliers à la triste figure, qui se posent en victime de la société et de l'armée. On est loin de Robin des bois ou des hors-la-loi au grand coeur. Non, ce ne sont pas des héros, mais de vulgaires droits communs. Leur seul but était d'obtenir de l'argent facilement.

Je n'ai pas compris son allusion aux Pieds Nickelés. En revanche, ses dénégations concernant nos révoltes prouvent justement leur réalité. Finalement, le procureur lui-même souligne la correction des débats, remercie le président, et surprise, aussi les accusés. Il demande quinze ans pour Jacques, douze ans pour Jean-François et onze ans pour moi.

Murmure de désapprobation dans les spectateurs.

 

 

Défense déchaînée

 

Me Jean-Pierre Garbade monte en tête aux barricades. Après de longues envolées politico -philosophiques sur la guerre, la faim dans le monde, et des citations où se rejoignent Bakounine et Jean Paul II, il décrit Jacques comme un tendre «anar» pris dans les tourbillons de la délinquance parce qu'il se révolte contre l'injustice de notre monde. L'anarchiste est un mystique, un dévot, un fils de l'extase, un vivant.

- Jacques vous jette ses tripes à la figure. Il a volé, c'est vrai. Il a fait peur aussi, mais il ne mérite pas une peine supérieure à six ans car il admet s'être trompé.

Me René Schneuwly, mon avocat, note que trois des cinq hold-up sont reconnus. Pour les deux restants, Jumbo I et poste de Chauderon, il prouve non seulement que les indices sont insuffisants, mais qu'en plus il s'agit de montages policiers inadmissibles dans les tribunaux de ce pays. Preuve à l'appui, il rappelle comment des témoins furent influencés, la police me désignant carrément, en demandant: «C'est bien lui?» En conclusion, Me Schneuwly demande, vu la très longue préventive de presque cinq ans, que je bénéficie de la liberté conditionnelle dès aujourd’hui.

Me Ribaux démontre que les indices retenus contre B. ne sont pas probants non plus. De plus, le témoin à charge W., qui a avoué des délits, n'a jamais été inquiété. Il accuse la police et la justice vaudoise d'avoir promis l'impunité à cet homme en récompense de ses déclarations.

Le soir, je suis confiant, presque sûr d'être libre dans les jours qui viennent. Dix ans pour les cinq hold-up. Les deux plus graves doivent tomber. je dors tranquille.

 

 

Vendredi 6 décembre 1985, le verdict

 

Nous entrons dans la salle. L'ambiance est lourde. Quinze a vingt flics forment un cordon entre nous et les spectateurs. Leur arrivée fut ironiquement applaudie. Pour nous, pas le temps de s'asseoir. Le président Esseiva, sans nous regarder, lit brièvement le jugement et ne donne même pas la liste des hold-up retenus. Cela risquerait de faire scandale.

- Fasel, vous êtes condamné à 14 ans de réclusion, moins 1225 jours de préventive. « B. », vous êtes condamnés à 12 ans de réclusion, moins 1229 jours de préventive. Bloch - petite décharge d'adrénaline - vous êtes condamnés à 10 ans de réclusion, moins...

Tumulte de protestation, « Salauds », « A bas les flics! », « Pouvoir, le Peuple aura ta peau ! » Nos amis, surtout ceux de Jacques, insultent copieusement les policiers et commencent même à pousser les barrières. Des fleurs sont lancées à notre intention, et des oranges passent au-dessus de ma tête en direction des juges, qui refluent rapidement par une porte dérobée. Ils fuient !

- Vive l'Anarchie, Juge le peuple aura ta peau.

Les inspecteurs semblent mécontents, ils espéraient vingt ans, et non pas cette réaction populaire surprenante en Suisse.

J'ai juste le temps de dire au revoir à mon avocat. Au cours des années, j'ai appris à l'apprécier pour son tact et sa finesse. Il me fut d'un précieux secours. Bien sûr, un recours est envisagé.

Sous forte escorte de pandores timorés, nous retournons à la prison centrale, une belle rose rouge à la main que les flics n'osent pas me voler.

Le soir, je retrouve Jacques et Jean -Franc à la promenade dans les couloirs. Pour nous, mais d'une autre façon, le combat continue, et cette défaite ne nous affecte pas tellement. Nous étions prêts à tout. Nous pouvons même rire à l'évocation de souvenirs communs, et aussi de certaines péripéties de l'enquête. Cette joie sauvage inquiète les gardiens. Je crois qu'ils la signalèrent en « haut-lieu ».

A l'extinction des feux, le gros Crosat me demanda à travers le guichet, la mine hypocritement compatissante comme on le lui a appris dans les cours.

Bloch, ça va ?

Assis sur mon lit, en position du lotus, je lis un excellent livre. J'ai déjà quitté le bourbier carcéral et ses juges, flics, gardiens, procureur... J'enlève mes lunettes de lecture et je lui demande:

- C'est à quel sujet ?

L'autre se secoue comme un chat échaudé. Il referme le guichet, écoeuré. Il voulait me donner son « amitié » et m'aider à affronter la dure réalité de la condamnation. Il essaiera le même truc chez Jean -Franc, puis chez Jacques. Sans plus de succès.

Bien entendu, il y aura les recours. Mais pour moi, l'essentiel du cirque est terminé. De toute façon je vais flirter avec la liberté dans quelques jours, d'abord des congés, puis la semi-liberté dans les trois mois qui viennent. Juste le temps d'organiser tout cela.

 

Pour Jacques et Jean -Franc, perspective moins drôle. Certes, chacun son destin, mais tout de même toute mon amitié pour eux.

 

 

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